Daniel Gerber

Des Avantages Méconnus du Cartogramme en Infographie de Presse

L’exemple qui suit revisite un classique de l’infographie de presse: une carte thématique présentant plusieurs séries de données pour un groupe d’entités géographiques homogène (pays, régions, …). Il démontre qu’un cartogramme peut offrir une perspective plus riche que la solution standard, au point que les conclusions que l’on en tire diffèrent substantiellement.

Une infographie standard: carte choroplèthe et diagramme en bâtons. Deux grandeurs sont représentées pour chaque canton, soit le nombre de forfaits et le total des recettes. Source: Le Temps, 6.12.2013.
Une infographie standard: carte choroplèthe et diagramme en bâtons. Deux grandeurs sont représentées pour chaque canton, soit le nombre de forfaits et le total des recettes. Source: Le Temps, 6.12.2013.

L’infographie prise en référence provient d’un article du quotidien Le Temps, qui rapporte le rejet par le Conseil des États d’une initiative populaire pour l’abolition des forfaits fiscaux (imposition d’après la dépense) en Suisse. Il s’agit de rendre visuellement intelligible l’importance de cette pratique dans les différents cantons.

Les mêmes données (et plus) apprêtées en cartogramme multivarié. Quatre grandeurs sont accessibles visuellement: le nombre de forfaits, le total des recettes, le montant moyen d’un forfait et la part des forfaits dans le budget cantonal. Sources de données complémentaires: conférence des directeurs et directrices cantonaux des finances et administration fédérale des finances.
Les mêmes données (et plus) apprêtées en cartogramme multivarié. Quatre grandeurs sont accessibles visuellement: le nombre de forfaits, le total des recettes, le montant moyen d’un forfait et la part des forfaits dans le budget cantonal. Sources de données complémentaires: conférence des directeurs et directrices cantonaux des finances et administration fédérale des finances.

Pour comparer les deux versions, il vaut la peine de les utiliser tour à tour en situation réelle, pour répondre à quelques questions pouvant surgir à la lecture de l’article… (Si la légende du cartogramme est moins familière, elle peut demander un effort préliminaire plus conséquent.)

Banc d’essai

Quelle part du total des recettes représentent ensemble Vaud, Genève, le Valais, le Tessin et les Grisons?

Réponse: 82%. (Vaud et Genève représentent ensemble 52%.)

La carte choroplèthe permet d’identifier facilement ce groupe (cantons collectant les montants totaux les plus élevés) mais pas de comparer leurs recettes respectives au montant global ni de les agréger visuellement (à moins de savoir comment additionner trois rouges tomette, un rouge sang et un rouge écrevisse).

Le cartogramme permet une estimation visuelle en agrégeant les aires des cinq plus grands rectangles. Le biais de la perception humaine en faveur des plus petites surfaces peut conduire à sous-estimer la valeur exacte; la magnitude de cet effet semble toutefois acceptable.

En quoi la situation du Tessin diffère-t-elle de celle des Grisons?

Les recettes sont comparables mais réparties sur un plus grand nombre de forfaits au Tessin. Les deux graphiques permettent de faire cette même observation, mais par des chemins différents…

La carte choroplèthe offre d’emblée un début d’indice visuel: les deux cantons ont été regroupés dans une même tranche, de 40,1 à 82,5 millions. La suite de l’investigation est toutefois plus laborieuse. Pour accéder au nombre de forfaits, il faut d’abord parcourir le diagramme en barres jusqu’à tomber sur les deux identifiants TI et GR. Ensuite, il reste à exécuter la même opération algébrique qu’exigerait un simple tableau de données, à la différence ennuyeuse qu’ici on ignore les montants exacts.

Sur le cartogramme, un coup d’œil aux deux marques rectangulaires donne à voir à la fois ce qu’elles ont en commun (aire et couleur, soit recettes et part du budget) et ce en quoi elles diffèrent (plus large que haute et inversement, soit un forfait moyen plus haut pour les Grisons). L’observation demande uniquement de garder à l’esprit la signification de la légende.

Quel montant a été acquitté dans votre canton préféré?

La carte choroplèthe a les défauts de son échelle de couleur discrétisée, qui ne permet pas de reconstituer toutes les valeurs exactes. Cette échelle introduit aussi des seuils arbitraires, avec par exemple pour artefact de suggérer que le montant collecté à Bâle-Ville s’apparenterait plus à celui de Saint-Gall qu’à celui d’Appenzell Rhodes-Intérieures.

Le cartogramme parvient à inclure le détail des données tout en restant lisible (ce serait plus compliqué sur la carte choroplèthe). Le résultat équivaut à un tableau trié en deux dimensions selon la position géographique, un moyen vraisemblablement optimal pour accéder aux données d’un canton spécifique.

Last but not least: l’enjeu des forfaits est-il plus grand pour les finances de Nidwald, de Genève ou du canton de Berne?

On recherche ici une grandeur susceptible de déterminer les prises de position politiques (qui permette par exemple de situer le fait, mentionné en fin d’article, que le conseiller aux États nidwaldien préside une association constituée pour défendre l’imposition au forfait).

L’infographie originale ne contextualise pas suffisamment les données pour répondre à cette question. Elle encouragerait plutôt à assimiler cet enjeu vu d’un canton aux montants des recettes en termes absolus, à la lecture desquels les petits cantons paraissent automatiquement moins concernés.

D’après l’indicateur adopté dans le cartogramme, les forfaits pèsent dans le budget de Nidwald un peu plus qu’à Genève et environ 7,5 fois ce qu’ils représentent pour le canton de Berne.

Comment passer d’une infographie à l’autre?

Élaguer ce qui est sans rapport

Mieux vaut renseigner sur l’essentiel de la thématique plutôt que, par exemple, sur les contours du Lac Majeur. C’est une forme de bruit que le lecteur doit faire l’effort de filtrer. Surtout, l’espace libéré permettra, voire suggérera fortement, d’intégrer d’autres données plus pertinentes.

La carte choroplèthe a ceci de bien qu’elle facilite l’accès aux données d’un canton spécifique, mais elle monopolise l’essentiel des éléments graphiques. Certains aspects topographiques peuvent être sacrifiés (l’aire géographique, les contours des frontières et les relations de contiguïté entre cantons) pour ne conserver que ce qu’on estime nécessaire pour identifier les entités géographiques facilement (la position relative des cantons et l’abréviation de deux lettres).

Notons aussi que le diagramme en barres présente les cantons triés selon le nombre de forfaits. L’intérêt de connaître cet ordre exact de classement est plutôt faible.

Contextualiser

Le jeu de données retenu par Le Temps comprend, pour chaque canton, le nombre de forfaits et le montant collecté (celui-ci est réparti entre confédération, canton et commune). Bien que l’article assimile directement ces grandeurs absolues à l’importance politique de l’imposition à la dépense1, il faudrait, pour se faire une idée de l’enjeu financier que cela représente pour un canton, les rapporter d’une manière ou d’une autre à sa taille.

Nous retenons ici comme indicateur la part des forfaits dans le budget cantonal (les parts cantonale et communale rapportées au total des recettes ordinaires du canton et des ses communes selon les comptes 2011). Un critère analogue est d’ailleurs avancé dans le débat pour contraster la situation entre le Valais et Zurich2.

Par ordre d’importance, nous voulons donc représenter les grandeurs suivantes:

  1. la part des forfaits dans le budget cantonal
  2. le montant total des recettes
  3. le nombre de contribuables concernés
  4. la répartition entre confédération, canton, et commune (ce qui renseignerait, incidemment, sur le niveau d’imposition dans un canton)
  5. une statistique du montant individuel des forfaits (moyenne)

Notons encore que l’insistance sur l’échelon cantonal est justifiée puisque l’acceptation de l’initiative dépend à la fois de la majorité de la population et de celle des cantons.

Prioriser les modes d’accès que l’infographie doit faciliter

Le graphique doit permettre de répondre à certaines questions par un simple coup d’œil plutôt que par un raisonnement algébrique laborieux.

D’abord, on recherche une vue d’ensemble offrant à voir:

  • dans quels cantons les recettes des forfaits sont les plus importantes, en termes absolu et rapporté au budget, ou encore
  • quelle est la distribution en fonction de chaque grandeur (les forfaits sont-ils concentrés dans une poignée de cantons ou répartis uniformément?)

Ensuite, on aimerait pouvoir lire les valeurs exactes correspondant à un canton spécifique.

Enfin, si la variation des données recoupe certains motifs géographiques (régional, linguistique, …), ce devrait être visible également.

D’autres tâches, comme lister les cantons par ordre de classement exact, importent moins.

Choisir un encodage graphique

Partant du principe d’un cartogramme (un canton est représenté par un symbole disposé approximativement selon la position géographique), il reste à attribuer à chaque série de grandeurs certains canaux visuels (c.-à-d. la position d’un symbole, sa taille, sa couleur, sa forme, etc.).

Le nombre de forfaits et les recettes sont des grandeurs extensives, dans le sens qu’il est sensé d’agréger plusieurs cantons en additionnant les valeurs correspondantes. Cette même opération peut être effectuée visuellement avec l’aire d’un symbole. De plus, la forme du rectangle permet de refléter la décomposition des recettes en nombre de forfaitsmontant moyen en encodant ces facteurs séparément dans la longueur des côtés.

Le ratio recettes/budget, par contre, peut s’accommoder d’une échelle de couleur perceptuellement uniforme (CIE Lab).

La répartition des recettes entre Confédération, canton et communes pourrait être indiquée en subdivisant chaque marque rectangulaire, au risque toutefois d’excéder le niveau de complexité communément admis dans un quotidien de presse généraliste.

Conclusion à l’attention de votre rédaction

Si vous concevez l’infographie comme autre chose qu’une touche de couleur venant égayer le texte d’un article une fois celui-ci terminé, et ne publiez jamais de cartogramme uniquement parce que vos ressources ne sont pas adaptées, contactez-moi!


  1. […] seule une poignée de cantons en tire un réel profit.

    Six cantons recourent davantage à ce régime que d’autres: Vaud (207,8 millions de recettes en 2012), [GE, VS, TI, GR et BE]. Et ils y tiennent.

  2. L’article cite le conseiller aux États valaisan Jean-René Fournier: les forfaits représentent en Valais 4% des recettes fiscales. (4,35% correspond à la part des forfaits dans les impôts directs des personnes physiques, y c. IFD.)